Exposé des motifs : le texte par lequel les auteurs présentent et défendent leur proposition. C'est leur argumentation, reproduite telle quelle — pas une analyse indépendante.
MESDAMES, MESSIEURS,
Chaque année, plus de 20 000 jeunes confiés à la protection de
l’enfance atteignent l’âge de dix-huit ans selon les chiffres de la Direction
de la recherche, des études, de l’évaluation et des statistiques (DREES). Un
âge censé incarner l’entrée dans la vie d’adulte à travers notamment
l’obtention des droits civiques, du permis de conduire, l’accès aux études
supérieures, les premiers emplois saisonniers et l’idée d’un lendemain à
construire en sécurité grâce au soutien continu des familles. Mais pour les
jeunes majeurs de l’aide sociale à l’enfance et de la protection judiciaire de
la jeunesse, le passage à la majorité est d’une toute autre nature. Il est
synonyme de rupture, de date couperet, de stress de fin d’accompagnement,
d’obligation d’insertion rapide à choix contraint et d’entrée durable dans
une précarité annoncée qui impacte profondément leur vie jusqu’à en
réduire significativement la durée.
En effet, selon le dernier rapport de l’inspection générale des affaires
sociales (IGAS) en date de mai 2025 « l’espérance de vie des jeunes
majeurs est de vingt ans inférieure à la moyenne, un sur deux n’est ni en
emploi, ni en études, ni en formation et un quart des jeunes vivant à la rue
viennent de l’Aide sociale à l’enfance. Il apparaît également que ces jeunes
sont particulièrement vulnérables aux réseaux de trafic ou de prostitution »
et ce malgré la loi n° 2022-140 du 7 février 2022 relative à la protection des
enfants qui ambitionnait de rendre obligatoire l’accompagnement de tous
les jeunes de l’aide sociale à l’enfance jusqu’à leurs vingt et un ans.
Force est de constater que malgré des avancées notables, cette loi n’a
pas eu l’effet escompté et laisse de trop nombreux jeunes protégés dans une
extrême précarité avec des disparités territoriales très importantes et
indignes de notre pays. Selon le rapport de l’IGAS, le taux de poursuite en
accueil provisoire jeune majeur oscille entre 29 % et 70 % selon les
départements. Les durées sont également variables, entre douze et
vingt-cinq mois en moyenne selon les territoires avec des renouvellements
de contrat d’une durée de seulement quatre à huit mois.
Des constats que relève également le collectif Cause Majeur ! au sein
de son enquête annuelle sur l’effectivité de la loi de février 2022 auprès de
son réseau de professionnels. L’étude parue en 2026 de ce collectif de la
société civile met ainsi en exergue l’existence encore aujourd’hui de
contrats d’un mois à peine. Elle montre aussi que la durée moyenne
d’accompagnement est de 22 mois soit jusqu’à 19 ans et 10 mois (loin des
21 ans attendus) et confirme les disparités entre territoires. De plus, l’étude
souligne aussi les disparités entre jeunes selon qu’ils aient des parents ou
des proches sur le territoire français ou pas, selon qu’ils aient un parcours
ou non en protection judiciaire de la jeunesse (PJJ).
Selon le collectif, ces disparités, loin de se résorber avec les années,
s’aggravent enquête après enquête. Il faut dire que la loi est elle-même
porteuse d’inégalités selon le parcours des jeunes. Ainsi, elle rend
optionnelle l’accompagnement des jeunes parmi les plus fragiles que sont
ceux de la protection judiciaire de la jeunesse et permet une mise à la rue
des jeunes majeurs sous obligation de quitter le territoire français (OQTF).
Sans protection du jour au lendemain, ces jeunes deviennent, à leurs 18 ans,
les proies idéales des réseaux de traite des êtres humains de toute sorte
(prostitution, narcotrafic, etc.) qui font trop souvent la une des médias.
Ces sorties sèches sont d’autant plus incompréhensibles qu’elles
mettent à mal l’accueil et le travail investi par les éducateurs tout au long
de la minorité des enfants. En effet, chaque année, les collectivités et l’État
investissent 11 milliards d’euros dans la Protection de l’Enfance. Il est
donc impossible de se satisfaire de ces sorties sèches : que ce soit pour les
enfants en premier lieu, mais aussi pour les finances publiques.
Que se passerait-il si on accompagnait ces jeunes jusqu’à ce qu’ils
n’en aient plus besoin ? C’est ce qu’a cherché à savoir le collectif Cause
Majeur ! à travers son étude intitulée Les vies de Paul, publiée en
novembre 2025. Cette étude socio-économique fondée sur les trajectoires
de vie d’un jeune majeur protégé en fonction des politiques publiques
déployées démontre, en s’appuyant sur des chiffres et statistiques
officielles, le gain à la fois humain, sociétal mais aussi financier pour l’État
d’accompagner durablement les jeunes majeurs de la protection de
l’enfance.
Le résultat de cette étude est sans appel. Lorsqu’un jeune est laissé seul
après 18 ans, il peut vivre des années d’errance, de chômage et de précarité
et coûter à la collectivité près de 120 000 euros sur l’ensemble de sa vie. À
l’inverse, lorsqu’un jeune est accompagné jusqu’à son inclusion pleine et
entière, les gains économiques par le biais d’impôts et de cotisations
peuvent atteindre 1,8 million d’euros, si les appétences du jeune majeur
sont respectées et valorisées sans limitation de durée autre que celle qu’il
juge nécessaire à son insertion. Dans l’étude citée, Paul est accompagné
jusqu’à 25 ans et décide de lui-même la fin de son accompagnement.
Car l’âge butoir de 21 ans, hérité de 1974 et des Trente Glorieuses ne
signifie plus rien en 2026. Les jeunes quittent aujourd’hui en moyenne le
domicile de leurs parents autour de25 ans pour trouver un emploi stable
aux alentours de 27 ans. Il est donc incohérent, voire absurde, de demander
à des jeunes de 18 à 21 ans, sans soutien familial, d’accéder plus
rapidement à l’autonomie.
Cessons de demander toujours plus à des jeunes qui ont moins de
ressources, moins de stabilité, moins d’assurance, moins de sécurité
intérieure, moins de liens et moins de réseaux. Il faut, au contraire, les
sécuriser le temps qu’ils puissent entrer sereinement dans leur vie d’adulte,
comme ce que font tous les parents des enfants de notre pays. Enfin il faut
noter que cette proposition de bon sens a déjà reçu un écho favorable de
l’Assemblée nationale le 24 novembre 2025 à la suite de l’adoption
d’amendements identiques au projet de loi de finances (PLF) 2026,
le n° 1525 présenté par Mme Marianne Maximi et le n° 1707, présenté par
Madame Laure Miller, tous les deux votés par les membres de neuf groupes
politiques différents. Cet amendement à dimension transpartisane n’a
finalement pas pu être intégré au texte transmis au Sénat, à la suite du rejet
de la première partie du PLF. Aussi, n’attendons pas le PLF 2027 pour
défendre la cause de jeunes majeurs, nous avons déjà au regard des constats
unanimement reconnus que trop attendu.
La présente proposition de loi a donc trois portées :
– celle de rendre réellement opposable l’accompagnement de tous les
jeunes majeurs protégés quel que soit leur parcours de vie,
– celle de porter à 25 ans l’âge de fin d’accompagnement des jeunes
majeurs,
– et enfin, celle de donner les moyens et d’inciter les départements à
engager les dépenses nécessaires à leur accompagnement.
Pour cela, l’article 1er rend opposable jusqu’à 25 ans
l’accompagnement de tous les jeunes majeurs protégés, qu’ils soient issus
de l’aide sociale à l’enfance, de la protection judiciaire de la jeunesse, ou
que leur vulnérabilité sur le plan familial soit repérée post majorité.
L’article 2 crée un fonds de mobilisation départementale pour les
jeunes majeurs financés par l’État et distribué sur justification des dépenses
réalisées et prévisibles.
L’article 3 vise à garantir la recevabilité financière de la proposition
de loi.