Exposé des motifs : le texte par lequel les auteurs présentent et défendent leur proposition. C'est leur argumentation, reproduite telle quelle — pas une analyse indépendante.
MESDAMES, MESSIEURS,
En 2017, #MeToo. En 2021, #MeTooInceste. La Commission
indépendante sur l’inceste et les violences sexuelles faites aux enfants
(CIIVISE) a recueilli plus de 30 000 témoignages. Les chiffres ont été
prononcés à la tribune de l’Assemblée nationale, ils ont fait les unes des
journaux. Et pourtant : chaque année, 160 000 enfants sont victimes de
violences sexuelles. 277 000 femmes majeures sont victimes de viols,
tentatives de viol et/ou d’agressions sexuelles. Le nombre d’affaires de
violences à caractère sexuel enregistrées par la justice a fortement
augmenté ces dernières années (+136 % de victimes de violences sexuelles
enregistrées en 2024 par rapport à 2016 et +20 % entre 2022 et 2024 : +
41 % pour les viols, + 15 % pour les tentatives de viol et + 16 % pour les
agressions sexuelles). 272 000 femmes sont victimes de violences
commises par leur conjoint ou ex-conjoint. Si les violences sexuelles
conjugales sont les moins fréquemment enregistrées par les services de
sécurité, elles constituent la catégorie de violences enregistrées qui
augmente le plus en 2024 (+12 %), et les associations estiment qu’un viol
sur deux est commis au sein du couple.
Les victimes ont parlé. L’État, lui, n’a rien changé.
Car après les révélations, après les commissions, après les rapports,
une question demeure : que propose-t-on concrètement aux victimes ? La
réponse est : presque rien. Pas de parcours de soins. Pas de prise en charge
du psycho traumatisme. Pas même un repérage systématique des violences
par les professionnels de santé.
Un continuum de violences genré et systémique
Les violences sexuelles sont un phénomène de masse dont la
dimension genrée est sans équivoque : dans 95,2 % des cas, les auteurs sont
des hommes. Plus de 60 % des violences sexuelles déclarées par des
femmes ont été commises avant leurs 18 ans. 5,4 millions d’adultes vivent
aujourd’hui en France avec le poids des violences sexuelles subies dans
l’enfance.
Les données scientifiques établissent que ces violences se reproduisent
au cours de la vie. L’Enquête nationale sur les violences envers les femmes
en France (ENVEFF) (2000) a mesuré que le risque de victimation
conjugale est multiplié par cinq pour les femmes ayant subi des
maltraitances répétées dans l’enfance : 28 % de ces femmes déclarent des
violences conjugales, contre 6 % en l’absence de maltraitance. Le risque
d’agression sexuelle à l’âge adulte est multiplié par quatre pour les victimes
d’agressions sexuelles dans l’enfance. L’enquête Contexte de la sexualité
en France (CSF) réalisée en 2005-2006 révèle que 59 % des femmes
victimes de violences sexuelles ont subi des premiers rapports forcés ou
tentatives de rapports forcés avant l’âge de 18 ans. L’enquête Violences et
rapports de genre (VIRAGE) (Ined, 2016) et les travaux de la CIIVISE
confirment ce continuum. Une petite fille victime d’inceste sera,
statistiquement, une femme surexposée au viol, puis aux violences
conjugales, la vulnérabilité qui découle de violences vécues pendant
l’enfance étant exploitée par les agresseurs à l’âge adulte. Ce n’est pas un
destin individuel. C’est un mécanisme social, documenté et quantifié sur
lequel la puissance publique refuse d’agir.
9,7 milliards d’euros : le prix de l’inaction
Le psycho traumatisme causé par les violences sexuelles et conjugales
est une pathologie bien documentée : troubles du stress post-traumatique et
conduites de contrôle et d’évitement qui les accompagnent, syndromes
dissociatifs, dépressions sévères, conduites addictives, troubles somatiques
chroniques… Certaines catégories de population sont notamment plus
exposées que d’autres au risque de développer un ou plusieurs troubles du
stress post-traumatique, telles que les personnes dont le niveau
socio-économique ou d’éducation est plus faible, comme le rappelle
l’Institut national de la santé et de la recherche médicale (INSERM). Le
jeune âge lors de la survenue de l’événement déclencheur est également un
facteur de risque prééminent. Les victimes de violences répétées dans
l’enfance présentent un niveau de détresse psychologique trois fois
supérieur à celui de la population générale et un taux de tentatives de
suicide dix fois plus élevé. Ces conséquences se prolongent tout au long de
la vie, notamment lorsqu’aucun soin adapté n’est prodigué, et sont d’autant
plus importantes pour les victimes disposant d’un faible soutien familial ou
social.
Le rapport « Le coût du déni » de la CIIVISE (2023) a chiffré à
9,7 milliards d’euros par an le coût économique des violences sexuelles
faites aux enfants. Sur cette somme, 6,7 milliards, soit 70 %, correspondent
aux conséquences à long terme sur la santé : sur-consultations,
hospitalisations psychiatriques, traitements au long cours, addictions, arrêts
de travail. C’est le coût direct de l’absence de soins. La mission
d’information sur le coût des violences sexistes et sexuelles et
l’accompagnement des victimes de l’Assemblée nationale, dont la députée
insoumise Mme Elise Leboucher était co-rapporteure, a confirmé cette
réalité : les conséquences des violences sont multiples et touchent toutes les
sphères de la vie des victimes (conséquences médicales, psychologiques,
professionnelles, familiales, sociales). L’absence de prise en charge
adaptée, accessible et gratuite crée de facto de profondes inégalités entre
les victimes qui pourront payer et accéder à un accompagnement adapté et
celles pour qui les conséquences des violences ne feront qu’aggraver la
précarité, en particulier pour celles qui cumulent de multiples formes de
discriminations.
Or des soins efficaces existent. Les thérapies centrées sur le trauma –
EMDR, thérapie cognitivo-comportementale centrée sur le trauma,
thérapies psychocorporelles – font l’objet d’un consensus scientifique
international. La CIIVISE a modélisé un parcours de soins spécialisés en
quatre phases (évaluation clinique, stabilisation, traitement du trauma,
consolidation) comprenant 20 à 33 séances réparties sur une année,
renouvelables selon les besoins. Ces soins existent. Ils fonctionnent.
Pourtant, l’État refuse de les financer.
Un système de soins structurellement inaccessible
Les victimes mettent en moyenne dix à treize ans pour accéder à un
suivi spécialisé. Huit professionnels de santé sur dix ne font pas le lien
entre l’état de santé de leurs patients et les violences subies. Ces carences
sont le produit de cinq obstacles cumulatifs.
Les structures publiques sont saturées. Les délais d’attente en centre
médico-psychologique et centre médico-psychologique pour enfants et
adolescents atteignent douze à dix-huit mois selon les territoires, comme l’a
documenté la mission d’information de l’Assemblée nationale sur la santé
mentale des mineurs (2025). La pénurie de pédopsychiatres est structurelle,
tant en institution qu’en libéral.
Le dispositif « Mon soutien psy » est inadapté. Plafonné à
douze séances par an et réservé aux troubles d’intensité légère à modérée, il
exclut par conception les victimes de viol, d’inceste et de violences
conjugales, dont les troubles relèvent du traumatisme complexe et
nécessitent entre 20 et 33 séances spécialisées.
Le coût des soins est prohibitif. En libéral, une séance spécialisée
coûte en moyenne 90 euros ; à raison d’une séance hebdomadaire, la
facture annuelle dépasse 4 000 euros. Alors même que les victimes de
violences conjugales sont massivement des femmes en situation de
précarité économique, souvent maintenues dans la dépendance financière
par leur agresseur, les soins psycho traumatiques sont réservés à celles et
ceux qui peuvent payer.
Les professionnels formés au psycho traumatisme complexe sont en
nombre dérisoire. Cette insuffisance conduit à des erreurs de diagnostic, à
des prises en charge symptomatiques qui n’agissent pas sur le fond, et
parfois à une aggravation des troubles dissociatifs.
Le soin comme acte politique
Depuis vingt ans, la réponse législative aux violences sexuelles et
conjugales s’est concentrée sur la répression pénale et la protection
immédiate. Ces avancées étaient nécessaires. Mais elles ont laissé
entièrement de côté la question de l’accompagnement extra-judiciaire à
proposer aux victimes, et en premier lieu celle des soins.
5,4 millions d’adultes portent les séquelles de violences sexuelles subies
dans l’enfance et ne se voient proposer aucun parcours de soins adapté. Des
dizaines de milliers de victimes de viols chaque année n’ont aucun accès à
une prise en charge spécialisée. Aucune loi n’a jusqu’ici inscrit le parcours
de soins en psycho traumatisme comme un droit, pris en charge par la
Sécurité sociale.
Notre proposition de mettre en œuvre ce parcours de soins modélisé
par la CIIVISE fait écho à la recommandation n° 29 de la coalition
féministe et enfantiste pour une loi intégrale contre les violences sexistes et
sexuelles. Rassemblant plus de 150 associations, Organisations non
gouvernementales (ONG) et syndicats, celle-ci a élaboré dès octobre 2024
140 propositions pour un tournant féministe et enfantiste. Nombre de ces
recommandations visent à améliorer le dépistage et la prévention de ces
violences, ainsi que l’accompagnement médico-social des victimes.
Enfin, l’accès aux soins ne pourra être effectif sans que soit menée une
réelle politique de dépistage des violences et d’accompagnement,
notamment à destination des enfants, victimes particulièrement vulnérables
et souvent plus que toutes autres soumises à la loi de l’omerta. Cette
proposition de loi vise donc également à instituer un entretien médical
individuel annuel et obligatoire pour les enfants dès la première année de
l’école maternelle et jusqu’à la terminale, afin de prévenir et de dépister des
situations de violence. Cet entretien, qui fera l’objet d’un questionnement
renforcé, sera pensé dans une logique d’ « aller vers », de l’adulte à
l’enfant. Cette proposition, qui suit les recommandations des professionnels
du secteur et de la CIIVISE, permettra à l’enfant victime de se confier à un
membre du personnel de l’Éducation nationale expressément formé, usant
de méthodes et d’un lexique adapté à son âge. Elle relève de la logique
inverse de celle du Gouvernement, qui a annoncé, à l’occasion de la rentrée
scolaire de 2026 et par la voix du ministre de l’Éducation nationale, la mise
en place d’un « questionnaire ». Une telle méthode sera contreproductive :
désincarnée, ne nécessitant aucune intervention d’un adulte formé, elle aura
pour effet de faire peser le risque sur l’enfant, qui ne sera pas incité à parler
car sans aucune certitude d’être cru et protégé. Enfin, l’entretien individuel
que nous proposons devra être complémentaire d’un renforcement
drastique des moyens dédiés à l’Éducation à la vie affective et relationnelle
(EVAR) (pour l’école primaire) et d’Éducation à la vie affective,
relationnelle et à la sexualité (EVARS) (pour le collège et le lycée)
dispensés dans les établissements scolaires en France. Les programmes
EVAR et EVARS ont été mis en œuvre pour la première fois à la
rentrée 2025 mais les moyens dédiés sont structurellement insuffisants : les
associations estiment que le budget qui leur est consacré devrait être
multiplié par cent.
La présente proposition de loi s’adresse à l’ensemble des victimes du
continuum des violences sexistes et sexuelles : les enfants victimes de
violences sexuelles, les adultes victimes de telles violences dans l’enfance,
et les victimes de violences sexistes et sexuelles, dont conjugales, à l’âge
adulte.
Soigner un enfant victime, c’est prévenir les violences de demain.
Soigner une victime de viol, c’est refuser que le traumatisme dévaste sa
santé pendant des décennies et pèse durablement sur de nombreux pans de
sa vie.
L’article 1er vise à garantir un parcours de soins adapté aux conséquences
du psycho traumatisme subi par l’ensemble des victimes de violences
sexuelles, quel que soit leur âge et la date de commission des faits, et aux
conséquences en santé globale. Il assure une prise en charge à 100 % par la
Sécurité sociale des soins consécutifs aux violences sexuelles, y compris
dans le cadre d’une hospitalisation, et prévoit explicitement une dispense
d’avance des frais sur la part des dépenses prise en charge par l’assurance
maladie. Il crée un parcours de soins spécialisé en psycho traumatisme
de 20 à 33 séances par an, renouvelable, pris en charge par l’assurance
maladie.
L’article 2 vise à renforcer la formation initiale et à rendre obligatoire la
formation continue des professionnels de santé ainsi que des professionnels
du secteur médico-social sur les violences sexistes et sexuelles et
intrafamiliales afin de pouvoir les identifier et accompagner les patients, y
compris concernant les violences obstétricales et gynécologiques.
L’article 3 institue un entretien médical individuel annuel et obligatoire
pour les enfants dès la première année de l’école maternelle, afin de
prévenir et de dépister des situations de violence. Il prévoit que les enfants
bénéficiant de l’instruction en famille puissent être convoqués à la visite
médicale et de dépistage annuelle obligatoire d’un établissement scolaire
désigné.
L’article 4 gage financièrement cette proposition de loi.