Exposé des motifs : le texte par lequel les auteurs présentent et défendent leur proposition. C'est leur argumentation, reproduite telle quelle — pas une analyse indépendante.
MESDAMES, MESSIEURS,
À la pompe, le seuil d’alerte est franchi. À la mi-septembre 2026, le
litre de gazole a atteint 2,41 euros. Le SP95-E10 a dépassé 2,17 euros et le
SP98 2,27 euros. Un plein de 50 litres de gazole représente près de
120 euros, soit environ 34 euros de plus qu’à la fin du mois de février. En
sept mois, le prix du gazole a augmenté de près de 70 centimes par litre.
Pour les ménages dépendants de la voiture, chaque passage à la station
réduit le budget disponible pour l’alimentation, les factures et les
déplacements familiaux. Cette flambée menace désormais leur capacité à
continuer de travailler sans s’appauvrir (1).
La France traverse une nouvelle crise énergétique d’une ampleur
exceptionnelle. La hausse des prix du pétrole et du gaz, dans un contexte de
tensions géopolitiques majeures, frappe directement le pouvoir d’achat.
Elle renchérit aussi les coûts des entreprises et des travailleurs dont
l’activité dépend d’un véhicule.
Dans le Cantal, le témoignage de Madeleine, auxiliaire de vie, donne à
cette crise son expression la plus brutale. Le reportage publié par France 3
le 28 septembre 2026 le résume en quatre mots : « Madeleine paye pour
travailler ».
Avec son véhicule personnel, elle parcourt 450 à 500 kilomètres par
semaine, parfois 100 kilomètres en un après-midi, pour accompagner les
personnes qui ont besoin d’elle. Son plein coûte désormais 30 euros de plus
et sa facture de carburant s’est alourdie de 140 euros par mois. À ces
dépenses s’ajoutent l’entretien de sa voiture et les pneus. Elle réduit ses
loisirs et renonce parfois à rendre visite à sa fille, à 45 minutes de chez elle.
Madeleine paye pour travailler, puis se prive pour pouvoir continuer. À
travers elle, c’est aussi la continuité de l’aide à domicile dans les territoires
ruraux qui est en jeu (2).
Cette crise aggrave une fracture territoriale déjà profonde. Près des
trois quarts des actifs se disent dépendants de leur voiture. En Bretagne,
80 % des actifs vont travailler en voiture, contre 70 % à l’échelle nationale.
1 DGEC, Cours, prix et marges des produits pétroliers en France et dans l’Union européenne, note
du 25 septembre 2026, relevé du 18 septembre. Prix moyens TTC en France métropolitaine hors Corse ;
calcul pour un plein de 50 litres.
2 France 3 Auvergne-Rhône-Alpes, Mme Solenne Barlot, témoignage de Madeleine, auxiliaire de vie
dans le Cantal, 28 septembre 2026.
En zone rurale, 89 % des personnes interrogées se disent dépendantes de
leur voiture pour les rendez-vous médicaux, 88 % pour l’achat de produits
essentiels et 83 % pour l’activité professionnelle. Là où les distances sont
longues et les transports collectifs rares, le carburant conditionne l’accès au
travail, aux soins et aux services essentiels (3).
Les Monts d’Arrée en donnent une mesure particulièrement nette. Les
actifs en emploi de Monts d’Arrée Communauté parcourent en moyenne
150,4 kilomètres par semaine, contre 70,9 kilomètres pour leurs
homologues de Brest Métropole, soit plus du double. Dans cette
intercommunalité, 20,9 % des ménages équipés d’une voiture, soit un
sur cinq, consacraient déjà, en 2021, pour le carburant, au moins
l’équivalent d’un mois de revenu sur l’année (4). Cette charge éclaire la
violence du choc subi aujourd’hui par les familles rurales.
Derrière ces chiffres, des vies sont déjà bouleversées. À Brasparts,
Benjamin, 35 ans, a dû renoncer à son emploi et en accepter un autre, plus
proche de son domicile :
« J’ai un bac + 2 mais j’ai dû me résigner à aller travailler à l’usine,
tout près de chez moi. L’augmentation du prix du gazole a rendu
impossible mon précédent déplacement professionnel. (…) J’ai la certitude
que je vivais mieux il y a 10 ans, à l’âge de 25 ans, qu’aujourd’hui. Je
n’étais pas allé manifester avec les gilets jaunes, mais j’avoue que cette
fois, je ne refuserai pas d’aller me faire entendre sur un rond-point. On ne
peut pas se lever tous les matins pour aller travailler pour rien. »
Pour les plus jeunes et les salariés modestes, la hausse réduit le reste à
vivre. Leny, 17 ans, apprenti charpentier à Locminé, compte déjà chaque
euro au moment de se servir :
« Je vais mettre 45 euros. Je n’ai plus de liquide sur moi. Ça
commence à piquer ! Je viens d’avoir le permis, je n’ai pas un salaire élevé.
Je fais trente minutes de voiture par jour pour aller et revenir du boulot,
plus les sorties le week-end. »
À Réguiny, dans le Morbihan, Tiffanie, 25 ans, parcourt plus de
60 kilomètres par jour pour travailler. La voiture reste indispensable ; les
sorties, elles, se réduisent :
3 Le Télégramme, 18 septembre 2026, données du baromètre des mobilités du quotidien Ipsos 2025.
4 Le Télégramme, infographie du 10 septembre 2026, d’après Insee Première n° 2125,
septembre 2026. Données de 2021 ; les proportions portent sur les ménages équipés d’une voiture.
« Je n’ai pas le choix. Je fais plus de 60 kilomètres par jour, entre
Réguiny et Plumelin, pour le travail. C’est sûr, le week-end, on sort moins :
on fait des balades dans le coin, à vélo ou à pied. »
Cette flambée s’inscrit dans un contexte international particulièrement
dégradé : conflit avec l’Iran, perturbations des approvisionnements,
blocage du détroit d’Ormuz, attaques contre des infrastructures
énergétiques de pays producteurs, poursuite de la guerre menée par la
Russie contre l’Ukraine et tensions sur les capacités mondiales de
raffinage. Mais le renchérissement du pétrole brut n’explique pas, à lui
seul, le niveau atteint à la pompe.
Les données de la direction générale de l’énergie et du climat le
montrent. En septembre 2026, son indicateur de marge brute de raffinage
sur Brent a atteint 242 euros par tonne, contre 57 euros par tonne en
moyenne en 2025. Le niveau de septembre représente donc plus de
quatre fois la moyenne de 2025. Cet indicateur théorique porte sur un
panier de produits raffinés : il ne se confond ni avec la marge propre au
gazole ni avec le bénéfice net d’une raffinerie (5).
Les propres indicateurs publiés par TotalEnergies confirment cette
tendance. Son indicateur de marge de raffinage européen est passé de
3,9 dollars par baril au premier trimestre 2025 à 11,4 dollars un an plus
tard, puis à 13,5 dollars au deuxième trimestre 2026. Le groupe a lui-même
indiqué que les résultats et les flux de trésorerie de ses activités aval étaient
attendus en forte hausse, portés notamment par l’augmentation des marges
de raffinage et de pétrochimie (6).
La décomposition du prix du gazole retenue pour la présente
proposition de loi rend cette évolution concrète. Elle estime la composante
de marge de raffinage à 0,15 euro par litre en février 2026, contre 0,45 euro
en septembre, soit un triplement et 30 centimes supplémentaires par litre.
Sur la même période, la composante liée au pétrole brut passe de 0,38 à
0,67 euro par litre, soit 29 centimes de plus.
Dans cette estimation, le gazole passe d’environ 1,70 euro par litre en
février à 2,40 euros en septembre. Sur la hausse de près de 70 centimes,
30 centimes sont liés au raffinage et 29 centimes au pétrole brut. La Taxe
5 DGEC, note du 25 septembre 2026, marge brute de raffinage sur Brent, moyenne mensuelle
provisoire de septembre ; comparaison avec la moyenne annuelle 2025 publiée sur le site du ministère de
la Transition écologique.
6 TotalEnergies, Principaux indicateurs, données des premier et deuxième trimestres 2026 et
principaux éléments affectant les agrégats du deuxième trimestre 2026.
sur la valeur ajoutée (TVA) augmente mécaniquement de près de
12 centimes sous l’effet de la hausse du prix hors taxes. Le renchérissement
du brut ne suffit donc pas à expliquer la facture présentée aux
automobilistes. L’augmentation des marges de raffinage en constitue une
part majeure.
Face à cette urgence, le Gouvernement refuse toujours d’agir
directement sur les prix à la pompe. L’aide dite « grands rouleurs »
demeure largement insuffisante, tant par ses conditions d’éligibilité que par
son accessibilité : plafond de ressources trop restrictif, démarches
administratives complexes, nécessité d’un accès à internet et délai de
demande particulièrement court. Son montant de 100 euros pour trois mois
ne répond pas à l’ampleur du choc. Madeleine le dit simplement :
« Cent euros, c’est un plein. Ce n’est pas adapté à notre situation. »
Alors que le Premier ministre ne cesse d’alerter sur l’état des finances
publiques, ce dispositif fait supporter l’effort au contribuable. Dans le
même temps, la TVA progresse avec les prix et les indicateurs de marge de
raffinage atteignent des niveaux exceptionnels. La collectivité n’a pas à
financer seule une aide qui laisse intacte l’envolée de ces marges. L’effort
nécessaire pour faire face à la crise énergétique doit être partagé par
l’ensemble des acteurs de la chaîne.
La présente proposition de loi poursuit donc un objectif : répondre à
l’urgence du pouvoir d’achat face à l’envolée des prix des carburants en
faisant baisser directement les prix à la pompe, sans aucune condition
d’accès à une aide.
À cette fin, l’article 1er vise à encadrer les marges réalisées par les
entreprises intervenant dans le raffinage et la distribution des carburants. Il
prévoit ainsi un mécanisme visant à contenir l’augmentation des marges de
raffinage afin de limiter sa répercussion sur les consommateurs.
L’article 2 gage la proposition de loi.