Exposé des motifs : le texte par lequel les auteurs présentent et défendent leur proposition. C'est leur argumentation, reproduite telle quelle — pas une analyse indépendante.
MESDAMES, MESSIEURS,
L’Assemblée générale des Nations Unies a proclamé l’année 2025
« Année internationale des coopératives ». Par cette initiative, elle a
reconnu le modèle coopératif comme un pilier fondamental d’une
économie plus stable, fondée sur une croissance équitable, résiliente et
durable.
Dans ce contexte, la commission des finances de l’Assemblée
nationale a lancé, dans le cadre du Printemps de l’évaluation 2025, une
mission d’information visant à étudier les perspectives et les freins au
développement des sociétés coopératives et participatives (SCOP) et
sociétés coopératives d’intérêt collectif (SCIC). La présente proposition de
loi s’inscrit dans le prolongement de ces travaux : elle vise à instaurer un
cadre financier et fiscal à la fois attractif et stable, afin de faciliter et
d’encourager la reprise d’entreprises par leurs salariés.
Ces dernières années, le modèle coopératif a, à plusieurs reprises,
démontré chez nos voisins sa capacité à dynamiser les territoires et à
protéger les populations locales face à des crises majeures. En
Émilie-Romagne, région la plus riche d’Italie en produit intérieur brut
(PIB) par tête, composée pour un tiers de coopératives, ce sont elles qui ont
permis le maintien du chômage autour des 5 % pendant la crise financière
de 2008, alors que le reste de l’économie régionale licenciait
douloureusement. Au Pays basque, où le groupe coopératif Montdragón fait
vivre 80 000 travailleurs produisant plus de 14 milliards d’euros de chiffre
d’affaires, l’appareil productif local n’a jamais été délocalisé vers
l’étranger, l’investissement industriel y est demeuré constant et les crises
qui ont frappé l’Espagne n’ont pas conduit à des licenciements au sein du
groupe. La décision collective des sociétaires a toujours consisté à garantir
la réaffectation des salariés issus des branches en difficulté vers les
activités les plus solides.
Comme il l’a été en Italie et en Espagne, ce modèle peut constituer
pour la France un levier précieux au service de la réindustrialisation et de la
relocalisation des chaînes de valeurs.
Le cadre juridique instauré en 1947 puis renforcé en 1978 a fait des
SCOP et des SCIC des entreprises orientées vers l’investissement de long
terme, en garantissant que la majeure partie des bénéfices soit consacrée au
renforcement des fonds propres. En moyenne, près de la moitié des
bénéfices des SCOP est ainsi affectée à la consolidation des capitaux et au
développement de la coopérative. Ce dispositif assure par ailleurs le
maintien du contrôle sur les grandes décisions de la direction par les
travailleurs, et, dans le cas des SCIC, par les collectivités, les usagers ou les
bénévoles associés. La coopérative de production constitue ainsi un levier
essentiel pour assurer la pérennité de l’activité, le maintien d’emplois de
qualité sur les territoires, la préservation de l’identité de l’entreprise, ainsi
que la continuité des savoir-faire et des équipes dont les dirigeants désignés
sont reconnus par les salariés.
Aujourd’hui, ce modèle répond en outre à un besoin pressant de
repreneurs pour nos entreprises. Le vieillissement des dirigeants issus de la
génération du baby-boom fait en effet émerger des besoins croissants, que
ni les transmissions familiales ni les repreneurs externes ne parviennent à
satisfaire. En juin 2025, la direction générale des entreprises (DGE)
estimait ainsi à près de 500 000 le nombre d’entreprises à reprendre au
cours de la prochaine décennie, sans que le volume des transmissions ne
suive, ce qui entraîne la disparition de plusieurs milliers d’entre elles
chaque année.
S’il reste perfectible, le modèle des SCOP et des SCIC commence déjà
à démontrer son efficacité en France. En effet, les coopératives figurent
parmi les entreprises les plus solides de notre tissu économique : leur taux
de pérennité à cinq ans atteint en moyenne 79 %, contre 61 % pour les
entreprises classiques. Il atteint même 90 % pour la transmission
d’entreprises saines. Par ailleurs, le chiffre d’affaires des SCOP et SCIC a
cru de 70 % entre 2014 et 2023, tandis que leurs effectifs ont augmenté de
46 % sur la même période.
Plusieurs exemples concrets témoignent de l’efficacité de ce modèle :
– Acome, sauvé en 1932 par une reprise salariale, est ainsi le leader
européen sur le marché des câbles et tubes de synthèse pour les
télécommunications et les infrastructures. Il réunit 1 500 travailleurs pour
560 millions d’euros de chiffre d’affaires.
– UTB, SCOP du bâtiment, associe 1 200 collaborateurs pour un
chiffre d’affaires de 190 millions d’euros. Son expertise reconnue en
matière de rénovation de bâtiments historiques lui a valu de participer à la
reconstruction de Notre-Dame.
– Upcoop, anciennement Chèque déjeuner, Enercoop, Biocoop,
Ethiquable, la NEF sont d’autres exemples de succès coopératifs.
Ces résultats ne doivent toutefois pas masquer les nombreuses
difficultés auxquelles sont confrontées la plupart des SCOP et des SCIP. En
raison de leur modèle coopératif, l’accès aux fonds propres demeure par
exemple particulièrement contraint. Ces ressources, qui permettent ensuite
la levée de financement auprès des banques, sont pourtant essentielles au
développement des coopératives, en raison de la capacité d’investissement
limitée des salariés.
Trois difficultés constituent aujourd’hui des freins considérables au
développement des SCOP et des SCIC :
– Tout d’abord, l’investissement au sein des SCOP et des SCIC est
faiblement valorisé pour les investisseurs. Le modèle SCOP est en effet
mal adapté aux investisseurs traditionnels en capital-risque. D’une part, les
parts sociales conservent un prix relativement fixe, le cadre juridique
privilégiant le réinvestissement des bénéfices dans l’appareil productif.
D’autre part, le principe “1 associé = 1 voix” associe de manière
relativement limitée les investisseurs externes à la prise de décision. De ce
fait, ce modèle ne répond pas aux attentes des fonds d’investissement en
matière de rentabilité et de contrôle stratégique.
Aucun dispositif fiscal n’existe par ailleurs actuellement pour valoriser
ces investissements, pourtant par nature orientés vers l’économie réelle,
largement industrielle, et inscrits dans le temps long. La volonté de soutenir
ce modèle est pourtant largement présente parmi nos compatriotes, comme
en atteste le succès exceptionnel de la levée de fonds de Duralex, figure
emblématique de l’industrie verrière qui a récolté 19 millions d’euros en
novembre 2025 en seulement quelques heures. La mise en place d’un cadre
fiscal incitatif offrirait ainsi à l’ensemble des citoyens qui le souhaitent la
possibilité d’orienter leur épargne vers le renforcement des fonds propres
des SCOP et des SCIC.
– Par ailleurs, les SCOP et les SCIC ne disposent d’aucun dispositif
capable de compenser la faiblesse de l’investissement privé.
Ni les SCOP, ni les SCIC ne bénéficient d’un régime propre de soutien
public. L’intervention des acteurs publics, notamment les banques
publiques, par des canaux classiques demeure également marginale.
Bpifrance et la Banque des territoires ne représentent ainsi au total que 4 %
des apports bancaires des membres de la Confédération générale des SCOP
(CGSCOP) qui constituent la quasi-totalité des SCOP en France. Bpifrance
est notamment limitée par les conditions de ses outils de financement des
entreprises qui ne correspondent pas aux spécificités juridiques des SCOP
et des SCIC. Elle participait auparavant indirectement à un fonds dédié,
Impact coopératif, aux côtés d’autres acteurs publics et privés. Toutefois,
ce fonds étant aujourd’hui désormais intégralement investi, aucun nouvel
engagement en fonds propres de Bpifrance n’a été recensé parmi les SCOP
adhérentes à la CGSCOP.
Le mouvement coopératif a donc développé ses propres fonds
(Socoden, SCOPInvest, SofiSCOP et CoopVenture), qui, bien
qu’essentiels, opèrent avec des montants relativement limités. Par ailleurs,
dans un contexte de resserrement des conditions de crédit, leur effet de
levier auprès des établissements bancaires tend à s’éroder. Madame
Véronique Louwagie, ministre déléguée chargée du commerce, de
l’artisanat, des PME et de l’économie sociale et solidaire de décembre 2024
à octobre 2025, constatait ainsi dans le cadre des travaux de la commission
des finances que « ce modèle repose sur un nombre limité de financeurs et
des montants d’intervention insuffisants au regard des besoins ». La
conférence des financeurs de l’ESS et la préparation de la stratégie
nationale de l’ESS qu’elle a très largement conduite ont abouti aux mêmes
conclusions.
– Enfin, le régime fiscal de la reprise en SCOP et en SCIC pénalise
les salariés souhaitant voir se poursuivre l’activité de leur entreprise.
Là où la transmission familiale est grandement facilitée par le pacte
Dutreil, qui accorde un abattement de 75 % au repreneur sur la valeur des
parts transmises à l’occasion d’une donation ou d’une succession, aucun
dispositif spécifique similaire n’est actuellement prévu par la loi pour
favoriser la reprise salariale.
Mal adaptées aux reprises en coopératives, qui se font quasi
exclusivement à titre onéreux, les incitations à la reprise ne permettent pas
aux salariés de lancer leur activité avec la même sécurité ni la même
sérénité que les repreneurs familiaux. Partant de ce constat, Monsieur Serge
Papin, ministre des petites et moyennes entreprises, du commerce, de
l’artisanat, du tourisme et du pouvoir d’achat, proposait ainsi un nouveau
type de solution le 28 octobre 2025 à l’antenne de BFM Business : « Je
veux proposer un pacte Dutreil adapté aux salariés » pour permettre aux
salariés « d’hériter » de l’entreprise de leur patron avec des déductions
fiscales.
Cette proposition de loi vise à fournir un véhicule législatif susceptible
de répondre au constat, partagé par tous les acteurs du secteur et les
ministres successifs, de la nécessité de renforcer les outils de financement
disponibles pour la reprise en SCOP et SCIC et du besoin d’un cadre fiscal
stable et attractif pour les cédants.
Son article 1er vise à renforcer l’accès aux fonds propres des
associés-salariés souhaitant créer ou reprendre une SCOP ou une
SCIC. Il crée pour cela un fonds de développement coopératif, placé
auprès de la Caisse des dépôts et consignations, ainsi qu’un régime de
bourses pour soutenir l’apport personnel des associés-salariés transformant
ou reprenant une entreprise sous forme de SCOP ou SCIC.
La création d’un fonds de développement coopératif s’inscrit dans la
droite ligne des possibilités ouvertes par l’article 23 de la loi Hamon
en 2014. Elle prend la relève du fonds Impact coopératif lancé en 2017
dédié au financement en fonds propres et quasi fonds propres des
coopératives. Doté de 80 millions d’euros, dont 25 millions d’euros
apportés par Bpifrance, ce fonds avait été jugé très satisfaisant par
l’ensemble des partenaires.
La création d’un tel fonds, évoquée dans le cadre de la conférence des
financeurs mise en place par Mme Véronique Louwagie, alors ministre
déléguée chargée du commerce, de l’artisanat, des PME et de l’économie
sociale et solidaire, permettrait d’augmenter le nombre de créations, de
reprises et de transmissions aux salariés lorsque celles-ci sont pertinentes,
soit dans le cadre de reprises à la barre pour répondre aux défaillances
d’entreprises, soit pour des transmissions saines afin de répondre au
nombre très important d’entreprises à reprendre dans la décennie à venir.
Les gains issus de ce fonds seraient ensuite réinvestis dans de nouveaux
projets coopératifs. Il fournirait ainsi une alternative aux difficultés
rencontrées par Bpifrance pour fournir des instruments de financement aux
SCOP et SCIC.
La CGSCOP estime qu’un montant de 20 millions d’euros
apportés par l’État serait suffisant pour enclencher un effet de levier
important auprès des investisseurs privés. Il serait ensuite porté par les
acteurs de l’économie sociale et solidaire (Mouvement des SCOP et des
SCIC, Crédit coopératif, France Active…) et abondé grâce à une levée de
fonds auprès des acteurs bancaires classiques (banques publiques et
privées). Son pilotage par la Banque des Territoires, au travers de la Caisse
des dépôts, garantirait par ailleurs la synergie de l’intervention du fonds
avec le soutien apporté par les collectivités et les acteurs territoriaux privés
(banques locales…).
Le régime de bourse étend le dispositif Bourses Emergence SCOP /
SCIC mis en place dans la région Grand Est à l’ensemble du territoire.
Il consiste en une aide financière égale au montant des apports réalisés par
les personnes créant, transformant ou reprenant une SCOP ou une SCIC,
dans la limite d’un plafond de 3 000 euros pour une création et de
5 000 euros pour une transformation. Elle permettrait ainsi de fournir le
capital nécessaire pour initier des projets, sous réserve de leur viabilité et
de leur pertinence, en coordination avec les Unions régionales des SCOP
qui fourniraient l’accompagnement nécessaire au montage du projet.
Son article 2 vise à instaurer un régime fiscal stable, destiné à
favoriser les investissements de long terme en fonds propres au sein des
PME constitués sous forme de SCOP ou de SCIC. Il prévoit de porter de
18 % à 25 % le taux de réduction d’impôt sur le revenu applicable aux
investissements réalisés en titres participatifs ou au capital de ces
structures. Il reprend les conditions de la réduction « IR-PME », ou
« Réduction Madelin », afin de cibler les PME présentant de réels besoins
en capitaux, tout en excluant celles pouvant être qualifiées « d’entreprises
en difficulté ».
Ce niveau d’exonération s’aligne sur celui applicable aux entreprises
bénéficiant de l’agrément « ESUS », en cohérence avec les exigences
élevées du cadre juridique des SCOP et des SCIC, qui garantit la pérennité
de leur activité, leur ancrage territorial et leur utilité sociale. À la différence
du dispositif applicable aux entreprises agréées « ESUS », qui est
temporaire et qui fait régulièrement l’objet d’ajustements dans le cadre des
lois de finances, cette exonération a vocation à s’inscrire dans la durée,
offrant ainsi une visibilité accrue aux investisseurs.
Par ailleurs, ce dispositif garantit un investissement de long terme dans
l’économie réelle en subordonnant le bénéfice de l’avantage fiscal à la
conservation, par le contribuable, des titres reçus en contrepartie de sa
souscription au capital de la société jusqu’au 31 décembre de la cinquième
année suivant celle de la souscription.
Son article 3 détermine les conditions d’un véritable « pacte
Dutreil salarié », défendu par le gouvernement, en l’adaptant aux
spécificités et à la réalité économique des transmissions d’entreprises
aux salariés. Dans sa forme actuelle, le régime Dutreil est en effet
particulièrement mal adapté aux transmissions d’entreprises aux salariés,
les propriétaires souhaitant la plupart du temps céder leur activité, qui
correspond bien souvent au capital d’une vie, et non la transmettre à titre
gratuit.
L’article prévoit donc de porter l’abattement prévu à
l’article 150-0 D ter du code général des impôts de 500 000 euros à 1
million d’euros à l’occasion de la cession de parts par un dirigeant partant
en retraite à ses salariés reprenant l’entreprise sous forme de SCOP ou de
SCIC. Il crée ainsi un cadre fiscal favorable à la reprise de PME par les
salariés, afin que le modèle coopératif puisse être adopté lorsqu’il est
adéquat.