Exposé des motifs : le texte par lequel les auteurs présentent et défendent leur proposition. C'est leur argumentation, reproduite telle quelle — pas une analyse indépendante.
MESDAMES, MESSIEURS,
La souveraineté alimentaire de la France repose en premier lieu sur la
capacité de ses agriculteurs à produire. Or, cette capacité de production
présuppose l’accès des professionnels à des intrants essentiels, au premier
rang desquels figurent les engrais azotés (qui peuvent être d’origine
organique ou minérale). Cette question de l’accès aux engrais azotés
constitue un point structurant majeur de notre puissance agricole.
Cependant et à ce jour, la France reste importatrice nette d’engrais
azotés à hauteur d’environ 4,8 millions de tonnes importées par an versus
0,5 million de tonne exportée tandis que la production nationale est voisine
de 2,1 millions de tonnes. Les besoins nationaux en engrais azotés
d’origine minérale sont ainsi couverts à hauteur de 33 % seulement par la
production française et de 29 % par des pays de l’Union européenne. Les
38 % restants proviennent de pays tiers, principalement Russie, États-Unis,
Égypte, Algérie et Trinidad et Tobago, surtout sous formes de solutions
azotées et d’urées.
Cette situation place notre agriculture dans une situation de
vulnérabilité structurelle, tant à l’égard des pays tiers qu’à l’échelon des
marchés énergétiques mondiaux.
Cette fragilité préoccupante a été brutalement dévoilée à la suite des
chocs géopolitiques récents. La guerre en Ukraine a d’abord mis en lumière
la dépendance européenne à des intrants stratégiques issus de zones
instables ou fortement exposées aux tensions sur les ressources gazières.
Plus récemment, la crise iranienne est venue intensifier les menaces et
incertitudes pesant sur les approvisionnements énergétiques mondiaux et,
par effet de rebonds, sur les coûts de fabrication des engrais azotés. Depuis
les premières frappes de la fin du mois de février 2026, le prix de la tonne
d’urée a fortement progressé, bondissant de 505 à 580 euros la tonne.
Simultanément, les tensions de production et d’approvisionnement du gaz
naturel liquéfié ont de nouveau tiré les prix vers le haut. Cette dépendance
nationale, doublée d’un contexte d’instabilité géopolitique dégradé révèle
une situation malheureusement durable de désorganisation de nos coûts de
production agricole.
D’autre part, l’incertitude enveloppant le nouveau mécanisme
européen d’ajustement carbone aux frontières (MACF), vient ajouter une
contrainte réglementaire majeure dans un marché déjà sous tension. Pour
les exploitations agricoles et notamment, celles des grandes régions
céréalières, le coût des engrais azotés importés peut représenter plusieurs
centaines d’euros par hectare. Il s’agit d’un déterminant central de la
compétitivité agricole française.
Face à cette situation critique, des réponses limitées à l’attribution
d’aides ponctuelles ou encore à la mise en place de mécanismes
temporaires de compensation ne sauraient suffire.
À rebours d’une logique de restriction ou de décroissance, la présente
proposition de loi fait le choix de l’offre, de l’innovation et de la
production. Il ne s’agit pas d’interdire aux agriculteurs le recours aux
engrais azotés dont ils ont besoin, mais bien de faire émerger, en parallèle
des filières existantes, une filière nationale d’engrais azotés bas carbone,
capable de conjuguer souveraineté agricole, compétitivité et décarbonation
industrielle.
Cette ambition stratégique répond ainsi à une exigence triple. Elle est
d’abord d’ordre agricole, puisqu’il ne peut exister de souveraineté
alimentaire sans une sécurité d’approvisionnement en engrais azotés. Elle
est aussi de nature industrielle car, relocaliser ces capacités de production,
permettra de restaurer des chaînes de valeur productives sur le territoire
national. Elle est enfin d’ordre énergétique et climatique, puisque la
production d’engrais azotés est aujourd’hui étroitement dépendante de nos
approvisionnements en gaz naturel, tandis que des procédés techniques
reposant sur l’hydrogène bas carbone, produit par électrolyse, peuvent
permettre de relocaliser les productions dans des conditions compatibles
avec nos objectifs de décarbonation.
Le présent article unique vise ainsi à tirer les leçons d’une
dépendance qui nous expose au long court, tout en tirant pleinement parti
de notre mix énergétique décarboné. Il reconnaît, sous conditions strictes,
que certains projets d’installations industrielles dont l’objet principal est la
production d’engrais azotés destinés à l’agriculture peuvent être présumés
répondre à une raison impérative d’intérêt public majeur. Le dispositif
s’inspire de la présomption de raison impérative d’intérêt public majeur
déjà mise en place par le législateur pour des projets d’énergies
renouvelables ou de stockage d’énergie dans le système électrique, par la
loi du 10 mars 2023 relative à l’accélération de la production d’énergies
renouvelables, ainsi que du dispositif analogue instauré pour la réalisation
de réacteurs électronucléaires par la loi du 22 juin 2023 et, plus récemment,
pour les ouvrages de stockage d’eau à finalité agricole par la loi du
11 août 2025 visant à lever les contraintes à l’exercice du métier
d’agriculteur, dite loi « Duplomb ».
La présente proposition de loi s’inscrit dans cette même logique
structurante : lorsque sont en jeu des filières dont dépendent directement la
souveraineté, l’autonomie stratégique et la continuité productive de la
Nation, le législateur peut reconnaître, dans un cadre strictement défini, le
caractère majeur de l’intérêt public qui s’attache à certains projets.
Il s’agit dès lors recréer les conditions d’une autonomie productive
durable en sécurisant juridiquement des projets industriels stratégiques dont
l’intérêt pour la souveraineté et notre trajectoire de décarbonation, est
désormais manifeste.