Exposé des motifs : le texte par lequel les auteurs présentent et défendent leur proposition. C'est leur argumentation, reproduite telle quelle — pas une analyse indépendante.
MESDAMES, MESSIEURS,
Nous assistons depuis une quinzaine d’années à une dérive autoritaire
et répressive inédite. Le pouvoir ne cesse de renforcer les dispositifs de
surveillance, de contrôle et de répression aux mains des agents de
gendarmerie et de police nationales pour contrôler les comportements au
détriment de politiques de sécurité centrées sur la prévention et la
tranquillité publique.
Les Amendes forfaitaires délictuelles (AFD), créées en 2016, sont
devenues l’outil privilégié de cette dérive. Instaurée par la loi n° 2016-1547
du 18 novembre 2016, et massivement étendue depuis 2019 jusqu’à
91 incriminations en 2024, la procédure de l’AFD s’est construite sur
deux promesses : une réponse pénale rapide et un allègement de la charge
des juridictions. En effet, ce dispositif permet de condamner et de
sanctionner un auteur d’infraction directement par l’agent, sur la voie
publique, sans procès, sans juge et donc sans débat contradictoire ni respect
des droits de la défense. À ce titre, l’amende forfaitaire délictuelle remet en
cause les fondements de la procédure pénale qui reposent sur le débat
contradictoire, la prise en compte du contexte et de la situation personnelle,
et le droit de se défendre. L’exclusion du juge dans la condamnation fait
donc de l’agent verbalisateur l’acteur central de la répression sur la voie
publique, laissant les individus seuls face à l’arbitraire de l’agent. L’AFD
est une anomalie d’un système pénal fondé sur la Déclaration des droits de
l’Homme et du citoyen. En effet, les délits doivent être constatés par un
juge, un tiers indépendant, qui garantit un débat contradictoire et la
possibilité pour l’accusé de se défendre librement et sans contrainte. Ce
pouvoir exceptionnel entre les mains de l’agent va ainsi à l’encontre du
principe de sûreté qui protège les individus contre les décisions
discrétionnaires.
Les conséquences du développement des AFD sont dramatiques. En
plus d’être inefficaces, elles renforcent l’arbitraire des agents et donc la
violence institutionnelle à l’égard des populations les plus touchées par les
contrôles, les jeunes hommes racisés en situation de précarité. Par la même,
elle accentue la précarisation de ces populations : multiverbalisation,
surendettement, renforcement des discriminations raciales et sociales,
répression accrue de l’espace public. La présente proposition de loi tire les
conséquences de ce triple constat et propose d’abroger purement et
simplement les amendes forfaitaires délictuelles.
Les dérives de l’amende forfaitaire : multiverbalisation, exclusions
sociales et aggravation des discriminations raciales
La fonction première de l’amende forfaitaire contraventionnelle ou
délictuelle est de renforcer les pouvoirs de coercition de l’agent
verbalisateur dans l’espace public. C’est un outil particulièrement efficace
pour effectuer ce contrôle. Il met alors les individus contrôlés face à
l’arbitraire des agents, et renforce les biais sources des dérives existantes
dans la police.
Il est en effet faux de considérer que l’agent n’agit qu’en cas de constat
immédiat d’une infraction, le sociologue Howard Saul Becker le montrait
déjà dans les années 1960 : l’agent a un panel d’outils répressifs qu’il
décide ou non d’activer, non pas en fonction de la survenance d’un fait
infractionnel, mais en raison d’éléments extérieurs. La Défenseure des
droits a établi que les jeunes hommes perçus comme noirs ou arabes ont
20 fois plus de risques de faire l’objet d’un contrôle d’identité que le reste
de la population (1). M Didier Fassin abonde en ce sens et montre que les
routines de l’institution sont racisées et que la police agit différemment
selon les contextes et les lieux dans lesquels elle intervient. Il en donne un
exemple concret lors de son enquête auprès de la Brigade anti criminalité
(BAC) en ce qui concerne la lutte contre les stupéfiants : ignorance
volontaire de la consommation flagrante aux abords des soirées étudiantes
et recherche active et invasive dans les quartiers populaires et à l’encontre
des populations racisées (2).
Chaque amende forfaitaire est ainsi le lieu d’un choix de police
dépourvu de supervision judiciaire a priori, une justice pénale directement
dictée par l’agent verbalisateur, là où sont précisément présentes les
personnes les moins à même de contester. L’arbitraire est d’ailleurs
largement documenté dans le cadre des Amendes forfaitaires
contraventionnelles et délictuelles (AFD). Le rapport publié le 17 juin 2026
par Human Rights Watch, (RE)Claim et la Maison communautaire pour un
développement solidaire, intitulé « Payer le prix du harcèlement policier –
Des amendes discriminatoires visant les jeunes Noirs et Arabes en
France », documente largement les pratiques abusives de la part de la
police qui dispose d’un outil aisément mobilisable supplémentaire pour
contrôler les jeunes racisés. Le rapport montre par exemple plusieurs cas de
1 Défenseur des droits, Enquête sur l’accès aux droits sur les relations entre police et population :
que retenir ?, 2e ed., juin 2025
2 Didier Fassin, « Pouvoir discrétionnaire et politiques sécuritaires. Le chèque en gris de l’Etat à la
police », Actes de la recherche en sciences sociales, n°201-202, p. 76.
personnes sanctionnées alors même qu’elles n’étaient pas sur le territoire
au moment des faits, ainsi que des cas dans lesquels les agents poussent
l’individu à commettre l’infraction, comme Djibril qui se retrouve forcé à
poser sa canette par terre par les agents pour ensuite être sanctionné pour
dépôt de déchet.
Cet arbitraire et les abus des agents sont corroborés par le rapport sur
les amendes forfaitaires délictuelles de la Cour des comptes qui montre
qu’un tiers des 79 % d’amendes forfaitaires contestées et classées sans suite
le sont en raison de « l’absence d’infraction ».
Par ailleurs, le pouvoir discrétionnaire des agents verbalisateurs a pour
conséquence de créer des situations de multiverbalisation particulièrement
graves et inacceptables dans un État de droit. Ce phénomène illustre avec
acuité la dimension sociale de la dérive autoritaire des dernières années et
l’aggravation des discriminations raciales et économiques qui en découlent.
Les sociologues Mme Aline Daillère et Mme Magda Boutros montrent
dans un rapport publié par la Défenseure des droits que le recours aux
Amendes forfaitaires contraventionnelles ou délictuelles (AFD) favoriserait
le phénomène de multiverbalisation, c’est-à-dire « le fait d’être l’objet
d’amendes ciblées et répétées par les forces de l’ordre ». Cette pratique
n’est pas isolée mais devient massive notamment à l’encontre des
populations « constituant le « gibier de police » (Jobard, 2010), en
particulier les jeunes hommes de milieux populaires issus de l’immigration
post-coloniale » (3), les individus pouvant être verbalisés plusieurs fois par
semaine, voire par jour, voire minute par minute, pour des infractions
mineures, telles que des crachats, des jets de déchets ou encore des
nuisances sonores ; parfois sans même croiser les policiers qui les
verbalisent à distance depuis leur véhicule.
La multiverbalisation a pour conséquence d’enfermer les personnes
dans des spirales de précarisation desquelles elles ne sortent pas. Certaines
dettes d’amendes cumulées peuvent atteindre près de 30 000 euros, ce qui
génère de lourdes conséquences sociales et économiques pour les individus
touchés, notamment pour les plus jeunes. Le rapport de Human Rights
Watch, (RE)Claim et de la Maison communautaire pour un développement
solidaire montre l’enlisement dans la précarité que provoque ce
surendettement. Les personnes se retrouvent accablées par les courriers du
Trésor public et elles subissent des saisies sur leur compte « accompagnées
3 Aline Daillère, « La peine de multiverbalisation. Conséquences des amendes répétées sur les jeunes
des milieux populaires », Déviance et société, 2025/3 Vol. 49
de frais bancaires, des ponctions sur leur salaire, voire la confiscation
d’allocations-chômage ou d’indemnités de maladie » (4). Certains individus
se trouvent obligés de fermer leurs comptes bancaires ou de travailler au
noir pour échapper au recouvrement des dettes.
Malgré les dérives certaines des amendes forfaitaires, le
Gouvernement se contente de répondre que les individus disposent toujours
du droit de contester devant le juge les amendes ainsi prononcées. Or, c’est
feindre d’ignorer que les personnes les plus touchées par ces amendes
abusives sont souvent celles dont le « capital procédural » est le moins
important, c’est-à-dire celles dont les capacités, tant matérielles que
sociales, d’accéder à un juge pour faire valoir leurs droits sont les plus
faibles. En l’absence concrète d’accès au juge, la répression sociale est à
son comble. Le développement de l’amende forfaitaire délictuelle traduit
bien la dérive autoritaire d’un pouvoir qui ne dispose plus que de la
répression pour agir.
L’industrialisation du recours aux amendes forfaitaires
délictuelles : une politique pénale inefficace, menée sans juge
Les amendes forfaitaires délictuelles et leur développement
accompagnent cette politique de répression. Elles sont désormais émises en
masse, et le Gouvernement élargit continuellement le champ des délits
susceptibles d’être sanctionnés par de telles amendes.
Dans son rapport d’avril 2026 relatif au bilan des amendes forfaitaires
délictuelles, la Cour des comptes dresse un constat inquiétant. Entre 2019
et 2024, le recours à l’amende forfaitaire délictuelle s’est en effet massifié
et a été multiplié par neuf, passant de 57 300 à 499 900. Il représente
aujourd’hui 10 % des délits enregistrés. L’expansion continue et la
massification du recours aux AFD procèdent d’une logique
d’industrialisation de la répression : produire des sanctions en série, au
moindre coût et sans magistrat. Le Gouvernement y voit à ce titre une
forme de réussite, car selon son analyse les comportements délictuels étant
quantitativement plus réprimés, le dispositif est donc efficient.
Or, cette massification n’est pas sans conséquence sur l’effectivité
même du dispositif. La Cour des comptes montre que l’augmentation du
nombre d’AFD a déplacé l’engorgement des tribunaux vers les parquets
4 Polloni, C. (2026, 17 juin). Un rapport associatif dénonce les « amendes discriminatoires » infligées
à des adolescents. Mediapart. https://www.mediapart.fr/journal/france/170626/un-rapport-associatif-
denonce-les-amendes-discriminatoires-infligees-des-adolescents?xtor=CS3-5
chargés de contrôler la régularité des amendes. L’antenne du parquet de
Rennes a ainsi vu son taux effectif de contrôle passer de 93,1 % à 69,9 %
entre 2021 et 2024. Le taux d’irrégularité a d’ailleurs été multiplié par
quatorze, passant de 0,6 % à 8,6 %. Enfin, près de 79 % des contestations
aboutissent à un classement sans suite de la part des parquets locaux, dont
un tiers pour absence d’infraction. De plus, la Cour montre que près des
deux tiers des amendes prononcées ne sont jamais effectivement
recouvrées. La Cour explique ainsi que les taux de paiement et de
recouvrement s’établissent respectivement à 24,1 % et 17,5 % pour les
amendes majorées, « bien plus bas que ceux des contraventions ».
Malgré le constat de l’échec des AFD, le pouvoir ne cesse de renforcer
le dispositif.
Le projet de loi relatif à l’extension des prérogatives, des moyens, de
l’organisation et du contrôle des polices municipales et des gardes
champêtres débattu en commission à l’Assemblée nationale en avril 2026
propose d’étendre à la police municipale le pouvoir de dresser des amendes
forfaitaires délictuelles. Ce dispositif aura pour conséquence d’accentuer le
phénomène de multiverbalisation car il localise la politique pénale au
niveau du pouvoir politique de la commune et pour des raisons politiques et
électorales, il risque de favoriser la répression sur des populations
considérées comme indésirables par le pouvoir communal.
La loi n° 2026-768 du 18 août 2026 visant à offrir des réponses
immédiates aux phénomènes troublant l’ordre public, la sécurité et la
tranquillité de nos concitoyens est à ce titre significative, elle a aggravé le
montant des amendes pour les délits d’usage de stupéfiants. En 2024, 39 %
des AFD prononcées étaient relatives à l’usage de stupéfiants. Cette
politique est délétère d’abord en raison de son inefficacité contre le trafic
de stupéfiants. Elle se focalise en effet sur le consommateur ou le petit
dealer au détriment du haut du spectre de la criminalité organisée. Mais
ensuite, cette politique favorise la multiverbalisation des populations les
plus exposées à ce phénomène. Elle enferme ainsi le consommateur dans
une logique purement répressive à défaut d’une politique de prévention et
elle réprime les « petites mains du trafic » déjà exploitées par les réseaux
de criminalité organisée. Enfin, cette loi aggrave les conséquences de
l’amende forfaitaire délictuelle en inscrivant automatiquement la
condamnation dans le bulletin n° 2 du casier judiciaire. Par ce dispositif, le
Gouvernement donne un pouvoir d’exclusion sociale supplémentaire aux
agents. L’inscription au bulletin n° 2 a en effet des conséquences sur
l’accès à certains emplois et renforce ainsi la précarisation des personnes
concernées.
Ainsi, les récentes analyses et études sur l’AFD la présentent comme
un outil de sanction pénale produisant une masse d’amendes irrégulières,
sans juge. Ces amendes ne produisent donc aucune justice ; elles
accompagnent avant tout une politique sécuritaire dont la fonction est celle
du contrôle des corps et de l’espace public.
Face à l’ensemble de ces constats, nous considérons que l’AFD doit
être retirée de notre arsenal pénal. Cette suppression est urgente et doit être
appliquée immédiatement. Elle doit être un premier pas vers la fin du
phénomène de multiverbalisation. Au pouvoir en 2027, nous mettrons
définitivement fin aux pratiques abusives et discriminatoires dans la police.
Il est temps de recentrer l’activité policière sur son rôle principal d’enquête
sur le temps long et de revenir à une véritable politique de tranquillité
publique fondée sur la désescalade et la prévention dans l’espace public.
Par ailleurs, nous prendrons les mesures nécessaires pour amnistier les
personnes condamnées abusivement par voie d’amendes forfaitaires
délictuelles.
L’article unique propose ainsi d’abroger la section 9 du chapitre 1er
du Titre II du Livre II du code de procédure pénale.