Exposé des motifs : le texte par lequel les auteurs présentent et défendent leur proposition. C'est leur argumentation, reproduite telle quelle — pas une analyse indépendante.
MESDAMES, MESSIEURS,
Depuis plusieurs décennies, la France laisse partir des entreprises, des
technologies et des savoir-faire indispensables à son indépendance.
Au nom de l’attractivité et de la libre circulation des capitaux, les
gouvernements successifs ont trop souvent traité nos entreprises comme de
simples actifs financiers. Des capacités industrielles essentielles, fruits du
travail des salariés et souvent développées grâce à l’argent public, ont été
cédées à des investisseurs étrangers sans que soient sérieusement mesurées
les conséquences pour nos approvisionnements, nos territoires et notre
souveraineté.
À chaque cession, les mêmes arguments sont invoqués : il n’existerait
pas d’autre repreneur ; l’apport de capitaux garantirait l’avenir de
l’entreprise ; des engagements protégeraient l’emploi et la production. Puis
viennent l’endettement, les remontées de trésorerie, les ventes d’actifs, le
sous-investissement, la fragmentation des groupes et le remplacement des
fournisseurs français.
Cette impuissance n’est pas une fatalité. Elle résulte d’une doctrine
politique qui place la liberté des investisseurs au-dessus du droit de la
Nation à maîtriser ce qu’elle produit.
Les crises récentes ont pourtant dissipé les illusions. La pandémie a
cruellement mis en évidence notre dépendance en matière de médicaments
et d’équipements sanitaires. Les tensions énergétiques et commerciales ont
mis en lumière la fragilité des chaînes mondiales d’approvisionnement. Le
retour de la guerre en Europe a rappelé qu’un pays qui ne maîtrise plus ses
technologies, ses composants et ses chaînes de sous-traitance ne maîtrise
plus pleinement sa défense.
Or la souveraineté ne se proclame pas : elle se construit. Elle repose
sur des usines, des machines, des brevets, des données, des compétences et
des salariés capables de concevoir, fabriquer, entretenir et réparer. Et ces
capacités peuvent disparaître sans délocalisation immédiatement visible.
Une entreprise peut conserver son nom et ses établissements tout en étant
privée de sa substance par l’endettement, l’extraction de sa trésorerie, la
vente de ses actifs, le transfert de ses brevets ou l’abandon de son outil
productif.
Les travaux de la commission d’enquête sur la prédation des capacités
productives françaises par les fonds spéculatifs, créée à l’initiative du
groupe insoumis, ont révélé l’ampleur de ces pratiques. Les dossiers
Biogaran, LMB Aerospace, Polytechnyl, Europlasma, Kem One ou Atos ne
sont pas des accidents isolés. Ils démontrent la faillite intellectuelle d’une
politique qui confond systématiquement entrée de capitaux et création de
valeur.
La cession de Biogaran, qui commercialise près d’un médicament
générique sur trois en France, a montré que la sécurité sanitaire pouvait être
subordonnée à une opération financière. Celle de LMB Aerospace,
équipementier de la base industrielle et technologique de défense, a exposé
la vulnérabilité de nos chaînes de sous-traitance militaires. Les situations de
Polytechnyl et de Kem One ont rappelé que la chimie, en amont de
productions innombrables, constitue un socle de notre autonomie
industrielle. Dans ces dossiers, l’État ne manquait ni d’informations ni
d’expertise. Il connaissait le caractère stratégique des activités et les risques
pesant sur l’emploi, la production et les approvisionnements. Il a pourtant
autorisé les opérations, accompagné leur financement ou refusé de faire
émerger une solution industrielle alternative. À ce titre, notre commission
d’enquête a moins mis au grand jour différentes défaillances techniques
qu’une doctrine de renoncement. L’exécutif considère d’abord
l’investissement étranger comme une opération financière à faciliter et la
souveraineté productive comme une contrainte à aménager. Il accepte
qu’un investisseur s’endette pour acquérir une entreprise, lui fasse
supporter cette dette, en prélève la trésorerie puis en cède les actifs, tout en
continuant à qualifier cette opération d’investissement dans l’économie
française.
Le cas d’Atos a mis en lumière un autre angle mort. À l’issue de la
restructuration financière du groupe, chacun des créanciers devenus
actionnaires est demeuré, pris isolément, sous le seuil de 10 % des droits de
vote. Ensemble, ils disposaient pourtant d’une capacité majeure d’influence
sur un groupe exerçant des activités essentielles en matière de
cybersécurité, de défense et de services numériques publics. Aucun
contrôle n’a été déclenché, et donc aucune limite n’a été imposée faute de
prise de contrôle ou d’action de concert caractérisée selon les critères
habituels. Le droit a regardé séparément chaque participation quand la
réalité économique imposait d’en mesurer l’effet cumulé. Il a examiné la
propriété formelle alors que l’influence s’exerçait aussi par la dette, les
contrats, les droits de veto et les exigences de rendement.
La France dispose pourtant d’un régime de contrôle des
investissements étrangers. L’article L. 151-3 du code monétaire et financier
soumet à autorisation préalable les investissements susceptibles de porter
atteinte à l’ordre public, à la sécurité publique ou aux intérêts de la défense
nationale. En 2024, 392 dossiers ont été soumis à la direction générale du
Trésor et 54 % des autorisations délivrées ont été assorties de conditions.
Mais le nombre de dossiers examinés ne prouve pas la détermination
de l’État. Selon la direction générale du Trésor, seuls six investissements
étrangers contrôlés ont donné lieu à un refus sur la période 2022-2024,
laissant notre économie à la merci des fonds spéculatifs et de la revente à la
découpe. Un contrôle qui aboutit principalement à autoriser les cessions
sous conditions ne saurait tenir lieu de politique industrielle. Il ne doit plus
être le service après-vente d’une politique d’attractivité conduite à
n’importe quel prix.
Pendant trop longtemps, la valeur productive est passée après le
rendement financier. L’État a prétendu qu’il n’existait aucune solution
alors qu’il refusait d’en construire une. La France doit enfin se donner les
moyens de défendre ce qui conditionne son indépendance.
La présente proposition de loi entend donc engager un changement de
doctrine : les capitaux qui développent la production, la recherche, l’emploi
peuvent servir l’intérêt national et resteront bienvenus dans notre pays. Les
opérations qui endettent l’entreprise, extraient sa trésorerie, démantèlent
ses actifs, détruisent ses emplois, et créent de nouvelles dépendances
économiques pour notre pays ne le seront plus.
Pour cela, l’article unique de la présente proposition de loi :
– affirme que la protection des intérêts fondamentaux de la Nation
comprend celle de notre souveraineté productive : la continuité des
approvisionnements essentiels, le maintien en France des capacités de
production, des compétences et des savoir-faire indispensables, la maîtrise
des technologies, des brevets, des données et des chaînes de valeur
critiques et la prévention des dépendances envers un État ou un fournisseur
étranger ;
– étend le contrôle des investissements étrangers aux activités
industrielles dont la disparition, l’affaiblissement ou le transfert
compromettrait notre autonomie. Sont concernés la défense, notamment ses
sous-traitants critiques de tout rang, de même que la santé, l’alimentation,
l’énergie, l’eau, les transports, les télécommunications et les services
publics essentiels ;
– définit les secteurs stratégiques qui bénéficieront de la protection
contre les fonds spéculatifs. La protection doit également couvrir les
métaux, minerais, matériaux, intrants chimiques, composants, machines et
équipements critiques, ainsi que leur transformation, leur recyclage et leur
maintenance. Elle doit enfin s’appliquer aux technologies critiques,
notamment dans les domaines des semi-conducteurs, de l’électronique, de
l’optique, de l’informatique quantique, de la cybersécurité, de l’intelligence
artificielle et des services cloud ;
– adapte enfin le contrôle aux formes contemporaines de prise
d’influence. Les augmentations de capital, les conversions de dette, les
instruments donnant accès au capital, l’agrégation de participations directes
ou indirectes, les droits de veto et les influences contractuelles devront être
appréhendés selon leurs effets économiques réels ;
– prévoit l’intervention d’un nouvel examen lorsque changent
l’investisseur, ses bénéficiaires effectifs, le financement de l’opération ou
le contrôle de la société holding. La cession à un investisseur d’une
structure étrangère contrôlant une entreprise stratégique française ne doit
plus échapper au contrôle au seul motif que les titres de cette société n’ont
pas directement changé de propriétaire ;
– acte qu’une autorisation ne peut plus valoir blanc-seing. Les
engagements relatifs à l’emploi, à la production, à l’investissement, aux
brevets, aux actifs stratégiques et aux sous-traitants doivent être vérifiables,
suivis dans la durée et sanctionnés lorsqu’ils ne sont pas respectés.